La réponse d’Irénée à ceux qui affirment que la prophétie n’est plus d’actualité

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9782204070973Pour certains chrétiens, la pratique de la vraie prophétie, comme des autres dons miraculeux, n’est plus d’actualité. Si elle était importante à l’époque des apôtres, elle a pris fin une fois que le Nouveau Testament a fini d’être établi et le canon biblique clôturé. On donne généralement à cette doctrine le nom de « cessationisme ».

Irénée de Lyon est considéré comme un des premiers grands théologiens chrétiens. Ce Père de l’Eglise écrit depuis Lyon, à la fin du deuxième siècle, un ouvrage monumental intitulé Contre les hérésies. Dans un passage du 3ème livre de cette œuvre, Irénée s’en prend aux « hérétiques » qui, comme Marcion, rejettent certains livres du Nouveau Testament. Autrement dit, Irénée défend globalement ce qui deviendra le canon classique du Nouveau Testament, en montrant notamment la beauté et la perfection de la révélation qui y est présentée. C’est au sein de cette défense du canon de l’Écriture qu’Irénée va condamner ceux qui, à son époque, affirment que la prophétie n’est plus d’actualité (les « cessationistes » de la fin du 2ème siècle !). Voici ce qu’il en dit :

« D’autres, pour rejeter le don de l’Esprit répandu aux derniers temps sur le genre humain selon le bon plaisir du Père, n’admettent pas la forme de l’Évangile selon Jean, dans laquelle le Seigneur a promis d’envoyer le Paraclet. Mais ils repoussent du même coup et l’Évangile et l’Esprit prophétique. Ils sont vraiment infortunés, ces gens qui soutiennent qu’il y a de faux prophètes et, qui en prennent prétexte pour repousser de l’Église la grâce prophétique, se comportant comme ceux qui, à cause de gens qui viennent en hypocrites, s’abstiennent même des relations avec les frères. Il est normal que de tels hommes n’acceptent pas non plus l’apôtre Paul, car, dans l’épître aux Corinthiens, il a parlé avec précision des charismes prophétiques et il connaît des hommes et des femmes qui prophétisent dans l’Église. Par tout cela donc, ces gens pèchent contre l’Esprit de Dieu et tombent de ce fait dans un péché irrémissible. » (Adv. Haer. III, 11.9)[1].

Je ne serai probablement pas aussi radical qu’Irénée dans ma critique du cessationisme : je ne pense pas que le rejet de la prophétie soit forcément un rejet de l’Esprit de Dieu, ni le « péché irrémissible » contre le Saint-Esprit (même si 1 Thesssaloniciens 5.19-20 semble relier le fait « d’éteindre le Saint-Esprit » et de « mépriser les prophéties »). J’estime que mes frères et soeurs « cessationistes » ont aussi le Saint-Esprit, et je crois même qu’ils prophétisent parfois sans s’en rendre compte !

Toutefois, la critique d’Irénée est intéressante à plus d’un titre :

  • Pour Irénée, une prise en compte sérieuse de l’enseignement de l’ensemble du Nouveau Testament rend impossible l’affirmation d’un cessationisme en ce qui concerne la prophétie. Irénée part de la citation de Joël 3 à la Pentecôte : ceux qui rejettent l’Esprit prophétique rejettent « le don de l’Esprit répandu aux derniers temps sur le genre humain » (voir Actes 2.17 : « dans les derniers temps, je répandrai de mon Esprit sur toute chair »). D’autre part, il montre que les hérétiques ont besoin de mettre 1 Corinthiens à la poubelle pour pouvoir mettre de côté le charisme prophétique dans l’Eglise. Il s’agit clairement de l’argument le plus fort en face du cessationisme : des textes clés comme Actes 2 ou 1 Corinthiens 14 donnent une place de choix à la pratique de la prophétie dans l’Eglise. Ces textes n’évoquent aucunement le fait que cela ne soit valable que pour les temps apostoliques[2].
  • On remarquera aussi l’argument pragmatique auquel répond Irénée, un argument que l’on entend souvent aujourd’hui. D’après Irénée, les hérétiques de son époque s’opposent au prophétisme en mettant en avant les faux prophètes de leur temps : « ils prennent prétexte » qu’il y a « des faux prophètes » pour « rejeter la grâce prophétique hors de l’Eglise ». Irénée répond, non sans humour, que refuser la prophétie sous prétexte qu’il y a des faux-prophètes c’est un peu comme rompre toute relation avec des frères et sœurs en Christ, sous prétexte que certains d’entre eux sont hypocrites ! Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il existe des dérives dans la pratique prophétique, qu’il faut la rejeter en bloc.
  • Le meilleur argument des cessationistes est probablement le fait que la prophétie semble menacer la doctrine de la « suffisance » ou de la « perfection » de l’Ecriture : la Bible nous transmet de manière suffisante et parfaite la révélation, scellée en Jésus-Christ (Hébreux 1.1-2). Or, cette révélation a été transmise par les « apôtres et prophètes » qui sont à l’origine du Nouveau Testament (Ep 2.20). Selon les cessationistes, si l’Ecriture est suffisante et parfaite, pourquoi Dieu aurait-il besoin de parler encore à travers des prophètes ? Le témoignage d’Irénée est sur ce point particulièrement pertinent. D’une part, Irénée témoigne qu’un siècle après la mort des apôtres (et la fin de la rédaction du Nouveau Testament), la prophétie est toujours pratiquée et considérée comme importante par des piliers de l’Eglise. D’autre part, c’est justement alors qu’il défend la perfection de ce qui deviendra le canon classique du Nouveau Testament, que l’évêque de Lyon condamne le cessationisme. Selon lui, on ne peut rejeter l’actualité de la prophétie sans dénaturer ou rejeter certains livres du Nouveau Testament. Pour Irénée, ce qui menace la reconnaissance du canon de l’Ecriture ce n’est pas le prophétisme, mais le cessationisme !

Pour aller plus loin, rendez-vous sur ma page « Le prophétisme face à la Bible« . Vous y trouverez notamment le texte d’une conférence grand public donnée à Compiègne en mars 2016, dans le cadre du « WET (Week-End Théologique) » ayant pour titre : « La prophétie chrétienne d’après le Nouveau Testament » (voir ici). 

 

[1] Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Sources chrétiennes, n° 211), traduit par Adelin Rousseau et Louis Doutreleau, Paris : Cerf, 1974, p. 171‑173.

[2] Traditionnellement, les cessationistes se sont appuyés sur 1 Corinthiens 13.8-10 : « 8 L’amour ne périt jamais. Les prophéties seront abolies, les langues cesseront, la connaissance sera abolie. 9 Car nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie, 10 mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel sera aboli. ». Le temps de la perfection (accomplissement) désignerait ici la clôture du canon biblique. Toutefois, pratiquement tous les exégètes s’accordent pour dire que le temps de la perfection à venir est ici celui de la réalité finale, celle de la nouvelle création. C’est alors, comme le dit le verset 12, que « nous verrons [Dieu] face à face ». Les meilleurs défenseurs actuels du cessationisme, comme Richard Gaffin, l’ont eux-mêmes admis.

Note supplémentaire, par rapport à la traduction disponible dans The Ante-Nicene Fathers

L’interprétation que je propose ci-dessus s’appuie sur les travaux d’historiens et spécialistes d’Irénée (qui n’ont pas d’agenda charismatique !). Je me base notamment sur la traduction et les notes de l’édition de référence publiée dans la collection Sources Chrétiennes (SC 210 et 211).

Dans la traduction anglaise populaire de la série Ante-Nicene Fathers (sous dir. P. Schaff), les traducteurs ajoutent la précision « les montanistes » entre parenthèse dans ce passage (voir le texte en ligne ici). Cela sous-entend que les « autres » dénoncés par Irénée sont en réalité les montanistes. Cette précision n’est pas dans le texte : celui-ci mentionne simplement « d’autres » hérétiques, les distinguant ainsi de Marcion (mentionné précédemment) et de « ceux de Valentin » (mentionnés par la suite). Il est difficile de savoir qui sont ces « autres », mais il ne s’agit clairement pas des montanistes. Labriolle, spécialiste des montanistes, dit que cette interprétation est un « contresens manifeste ! » (voir son commentaire dans l’ouvrage La crise montaniste, p. 230-242, consultable en ligne ici). Si on suit la traduction de référence (celle de Sources Chrétiennes), ce que dénonce Irénée va à l’inverse de ce qu’on sait des montanistes : ceux-ci ne rejetaient pas les Écritures (et certainement pas l’Evangile de Jean !) et valorisaient l’actualité de la prophétie. De plus, Irénée ne dénonce jamais les montanistes, et on ne verrait pas pourquoi il le ferait ici tout à coup  (sur ce point, voir par exemple cet excursus dans cet ouvrage).

Pour Labriolle, le passage en question d’Irénée doit plutôt être compris comme une réaction contre ceux qui réagissaient aux dérives des montanistes en rejetant l’actualité du charisme prophétique.

Irénée reprend le même genre d’arguments contre ceux qui rejettent la prophétie dans la Démonstration de la prédication apostolique 99 :

« D’autres, enfin, ne reçoivent pas les dons de l’Esprit Saint et rejettent loin d’eux le charisme prophétique par lequel l’homme, lorsqu’il en est abreuvé, porte comme fruit la vie de Dieu ». (Traduction d’Adelin Rousseau, Sources Chrétiennes 406, p. 219)

Cette dénonciation arrive en conclusion de l’ouvrage : dans cette courte conclusion, Irénée dénonce trois types « d’hérétiques » : ceux qui rejettent « le Père » (les gnostiques), « d’autres » qui « méprisent la venue du Fils de Dieu » et « d’autres » qui méprisent le Saint-Esprit. Il termine ensuite ainsi :

« Ainsi donc, en ce qui concerne les trois articles fondamentaux de notre profession de foi, l’erreur en a égaré beaucoup loin de la vérité, car ou ils méprisent le Père, ou ils n’accueillent pas le Fils en s’inscrivant en faux contre l’ ‘économie’ de son incarnation, ou ils n’acceptent pas l’Esprit, autrement dit méprisent la prophétie. » (§ 100 ; ibid., p. 220).

La valorisation de la prophétie ou des charismes miraculeux se retrouve aussi dans d’autres passages d’Irénée (Adv. Haer. II.31.2 ; II.32.4 ; V.6.1).

 

6 Responses

  1. Merci pour cet article intéressant. Je connaissais la pensée « cessationisme » sans avoir entendu ce terme. Je n’ai pas grand chose à dire à discuter au sujet de l’article. D’une manière générale, j’ai découvert récemment ce blog et en apprécie le contenu.

    Juste un mot : dans la citation d’Ac. 2.17, « sur toute CHAIR » et non « sur toute chairE ». En langue français ces deux mots n’ont pas du tout la même signification… 🙂

    • Merci bien pour les encouragements. Et merci pour le signalement de la coquille : j’ai corrigé l’erreur. (Espérons que l’Esprit souffle aussi sur toutes les « chaires » de nos Eglises 🙂 )

  2. Merci de mettre ainsi en lumière la sagesse de certains de nos Pères, cette référence à Irénée me parle tant !! (je suis de la région lyonnaise). Et je vous rejoins tout à fait, certains prophétisent sans même s’en rendre compte 🙂

  3. Etienne Omnès

    Je ne savais pas que le cessationnisme était aussi radical que de mettre la fin des charismes à la clôture du NT! Dans ce contexte, la citation d’Irénée de Lyon est assez pesante. Sur le sujet, j’aime bien aussi le témoignage de Tertullien dans De Anima (De l’âme humaine), Chapitre 9.

    Tertullien est en train de traiter de la nature de l’âme humaine et de savoir notamment si elle est corporelle ou incorporelle (est-ce que notre esprit est un « gaz » ou bien il a une forme à lui?). On ne s’attend pas à priori à ce qu’on parle de prophétie, jusqu’au moment où Tertullien mentionne un argument basé sur son expérience:

    « En effet, comme nous reconnaissons les dons spirituels, nous avons mérité aussi, après Jean, d’obtenir la faveur de la prophétie. Il est aujourd’hui parmi nous une de nos sœurs douée du pouvoir des révélations que, ravie en extase, elle éprouve dans l’église, pendant le sacrifice du Seigneur; elle converse avec les anges, quelquefois avec le Seigneur lui-même; elle voit, elle entend les sacrements, elle lit dans les cœurs de quelques-uns, et donne des remèdes à ceux qui en ont besoin. Soit qu’on lise les Ecritures, soit qu’on chante des psaumes, soit qu’on adresse des allocutions à l’assemblée, ou qu’on accorde des demandes, partout elle trouve matière à ses visions. Il nous était arrivé de dire je ne sais quoi sur l’âme pendant que cette sœur était dans l’esprit. Après la célébration du sacrifice =Ste Cène, le peuple étant déjà sorti, fidèle à la coutume où elle était de nous avertir de ce qu’elle avait vu (car on l’examine soigneusement afin d’en constater la vérité): « Entre autre choses, dit-elle, une âme s’est montrée à moi corporellement, et je voyais l’esprit, non pas dépourvu de consistance, sans forme aucune, mais sous une apparence qui permettait de la saisir, tendre, brillante, d’une couleur d’azur, et tout-à-fait humaine. » Voilà sa vision; Dieu en fut le témoin; elle a pour garant indubitable l’Apôtre qui promit à l’Eglise les dons sacrés. Ne croiras-tu pas enfin, si la chose elle-même te persuade de tous les côtés? Tertullien, De Anima, IX

    On apprend plusieurs choses sur cette église nord-africaine du IIIe siècle:
    -La prophétie était chose tout à fait normale, et même considérée comme apostolique (commandée et venant des apôtres)
    -Elle se faisait de façon ordonnée: la prophétesse gardait ses révélations pour la fin du culte, où les anciens eux-même constataient leur validité ou non.

    Par ailleurs, le montanisme du IIIe siècle est davantage un schisme qu’une hérésie, il est bon de le rappeler…

    • Merci bien pour cette belle citation de Tertullien.
      Il y a probablement différentes positions parmi les cessationistes sur le « moment » de la fin des charismes : il me semble que certains défendent la cessation progressive des charismes, au fur et à mesure que le canon du NT s’impose dans l’Eglise.

      • Etienne Omnès

        Je suppose qu’ils ont de bonnes raisons de le croire, mais pourquoi opposer la prophétie au canon des écritures? Est ce que Samuel a été empêché de prophétiser sous prétexte que le Pentateuque était déjà conclu? De plus, si on voit le sujet de cette prophétie en particulier, la prophétesse en question parlait de la corporalité de l’âme humaine, ce qui n’est pas du tout traité dans le canon, et qui ne s’oppose pas à quoi que ce soit dans le NT.

        En résumé:Pas de raisons de supposer que l’église de Tertullien pratiquait la prophétie parce qu’ils n’avaient pas encore tout le canon complet, ou qu’ils ne le reconnaissaient pas entièrement.

        Enfin bref, le St Esprit sait, le St Esprit fait…

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