Qu’est-ce que le « parler en langues » ?

La Pentecôte selon El Greco

Le « parler en langues » est pratiqué largement au sein des Eglises ou mouvements de type pentecôtiste ou charismatique. Au-delà de la question concernant l’actualité ou la réception de ce don, beaucoup s’interrogent sur sa nature. Et comme ce qui fait autorité pour le croyant n’est pas l’expérience personnelle mais l’Écriture, la question qui se pose est : qu’est-ce que le « parler en langues » d’après la Bible ?

Les textes bibliques

Nous avons très peu de données pour comprendre ce que la Bible entend par « parler en langues ». Le parler en langues est uniquement mentionné à 3 reprises dans le livre des Actes, et en 1 Corinthiens 12 à 14. En dehors du Nouveau Testament, la littérature antique ne mentionne pratiquement jamais une telle pratique.

  • En Actes 2, lorsque le Saint-Esprit vient sur les disciples à la Pentecôte, ils « se mettent à parler en d’autres langues, selon ce que le Saint-Esprit leur donnait d’énoncer » (Ac 2.4). Le texte précise ensuite que les Juifs des différentes nations présents à Jérusalem sont stupéfaits d’entendre les disciples « dire les grandeurs de Dieu dans leur propre langue » (Ac 2.11). Toutefois, d’autres pensent que les disciples sont ivres (Ac 2.13).
  • En Actes 10, le Saint-Esprit « tombe » sur les gens de la maison de Corneille. Cette fois, ce sont les croyants d’origine juive présents avec Pierre qui sont « stupéfaits » d’entendre les non-Juifs parler en langue et « dire les grandeurs de Dieu » (Ac 10.46).
  • En Actes 19, le Saint-Esprit vient sur les disciples d’Ephèse et ils se mettent à « parler en langue et à prophétiser » (Ac 19.6), sans plus de détails.
  • En 1 Corinthiens 12, le parler en langues est signalé à trois reprises dans les listes des dons : au verset 10 et aux versets 28 et 30. À chaque fois, le don des langues est accompagné du don « d’interprétation » (1 Co 12.10, 30) et placé en tout dernier au sein des listes.
  • Au chapitre 13, Paul rappelle que le fait de « parler les langues des hommes ou des anges » ne sert à rien si « je n’ai pas l’amour » (1 Co 13.1). Il explique ensuite que les « langues » seront abolies au jour où nous verrons Dieu face à face (1 Co 13.8-12).
  • La lecture d’1 Corinthiens 14 suggère que ce n’est probablement pas par hasard que Paul mentionne le parler en langues en dernier dans ses listes d’1 Corinthiens 12 et au tout début du chapitre 13. Dans ce chapitre, Paul insiste sur le fait que le parler en langues n’est pas le don le plus utile dans le cadre des rencontres de l’Eglise, et qu’il vaut mieux lui privilégier la prophétie. En effet, dit-il, le parler en langues n’est pas intelligible : « celui qui parle en langue ne parle pas aux humains mais à Dieu, car personne ne le comprend ; il dit des mystères par l’Esprit » (1 Co 14.2). Paul rappelle qu’il prie en langues plus que tous (1 Co 14.18), que ce don est utile pour la croissance spirituelle (« l’édification ») de celui qui le pratique (1 Co 14.4). Toutefois, dans le cadre de la communauté réunie, le fait que le langage soit incompréhensible rend ce don peu utile pour la croissance (« l’édification ») de l’Eglise. Paul parle également du parler en langues comme d’une forme de prière (1 Co 14.14). Cette prière est faite par l’Esprit sans que l’intelligence ne soit mise en œuvre (1 Co 14.14). Les actions de grâce prononcées en langue sont dites comme étant belles ou bonnes, mais inutiles pour la communauté car inintelligibles (1 Co 14.17). Toutefois, les langues peuvent être « interprétées », et dans ce cas, elles sont présentées comme utiles et édifiantes (1 Co 14.13, 26-28). Enfin, dans un verset difficile dont le sens est discuté par les commentateurs, Paul présente le parler en langues comme un « signe » pour les non-croyants (1 Co 14.22).

Les points d’accord et de désaccord

À partir de ces textes, la plupart des commentateurs s’accordent pour dire que le « don des langues » permet à celui qui le pratique de parler une langue qu’il ne connaît pas, et qu’il ne comprend pas. Le contenu de ces paroles semble être des paroles de prière ou de louange. C’est ce que Paul suggère en 1 Corinthiens 14. De même en Actes 2 ou en Actes 10, ceux qui parlent en langue disent « les grandeurs de Dieu ».

Toutefois, les théologiens et commentateurs sont en désaccord sur la nature exacte de ce parler en langues.

Une langue étrangère non apprise (xénoglossie) ?

Pour certains, le parler en langues consiste à parler une (vraie) langue étrangère qu’on n’a jamais apprise. En langage technique, on parle de « xénoglossie » ou de « xénolalie ». C’est ce que suggère Actes 2 : lorsque les disciples se mettent à parler en langues, les étrangers les entendent parler dans leur langue.

Dans ce cas, le don d’interprétation consisterait en une traduction de cette langue étrangère. C’est un des sens courants du terme grec qu’on traduit par « interprétation » en 1 Corinthiens 12 ou 14 : celui de la traduction.

Une langue qui n’est pas une langue mais une forme de prière « par l’Esprit » ?

Pour d’autres, cependant, le parler en langues est une langue non-humaine dont les mots n’ont pas de sens ni d’importance. En langage technique, on parle parfois de « glossolalie » pour distinguer ce parler en langues de la « xénoglossie ».

Prier en langues consisterait alors à laisser l’Esprit prier à notre place. Ainsi, pour certains, il serait vain d’y chercher un langage cohérent : les sons prononcés par ceux qui parlent en langue seraient alors une simple manière de laisser le Saint-Esprit intercéder avec leur esprit. Certains rapprochent cela de Romains 8.26 où il est dit que le Saint-Esprit vient au secours de notre faiblesse dans la prière, en « intercédant lui-même par des soupirs inexprimables ». C’est ce que semble suggérer 1 Corinthiens 14 lorsque Paul présente le parler en langues comme une prière inintelligible fait par l’Esprit, sans recours à l’intelligence.

Dans ce cas, l’interprétation ne serait pas une traduction, mais un don miraculeux permettant de comprendre la prière faite par le Saint-Esprit. En faveur de cette compréhension du don d’interprétation, on comprendrait mal pourquoi Paul présenterait la traduction d’une langue étrangère connue comme un don spirituel au même titre que le parler en langues ou la prophétie. Il est plus logique d’y voir un don de type miraculeux.

La langue des anges ?

Une autre piste de réflexion concerne la mention de « parler la langue des anges » en 1 Corinthiens 13.1. On remarquera que, dans ce verset, il s’agit d’une affirmation hypothétique (une hyperbole) : Paul dit « quand je parlerais les langues des hommes et des anges… ». Il n’est pas dit que le parler en langues ait un rapport quelconque avec le fait de « parler la langue des anges ». Toutefois, comme, dans le contexte d’1 Corinthiens 12 à 14, Paul évoque les dons spirituels, et, en particulier, le parler en langues, le lien n’est pas impossible.

Si quasiment aucun texte juif ancien n’évoque le parler en langues, un passage du Testament de Job évoque le parler dans la langue des anges. Ce texte apocryphe Juif, écrit en grec, date probablement du 1er siècle av. JC ou du 1er siècle ap. JC, soit une époque très proche de celle du Nouveau Testament. Les derniers chapitres de ce livre (ch. 46-52) racontent comment les filles de Job se mettent à « proclamer des hymnes » dans la langue des anges. Les termes grecs employés pour décrire cette expérience sont très proches de ceux employés par l’auteur du livre des Actes lorsqu’il parle du parler en langues. Il est dit, notamment, que Nereios, le frère de Job, a entendu ses nièces raconter les « grandeurs de Dieu ». Autrement dit, alors que les filles de Job ont parlé dans la langue des anges, une langue sensée être inaccessible au commun des mortels, Nereios les a entendus dire les grandeurs de Dieu. Tout comme les auditeurs à la Pentecôte qui entendent les disciples proclamer « les grandeurs de Dieu » dans leur langue (Ac 2.11) ; ou comme les disciples d’Actes 10 qui entendent ceux de la maison de Corneille parler en langue et « dire les grandeurs de Dieu » (Ac 10.46). Si le Testament de Job propose un récit imaginaire et ne fait aucunement autorité pour les croyants, il a été écrit par des Juifs de langue grecque à une époque proche du Nouveau Testament. Il peut donc nous aider à comprendre le langage utilisé par d’autres Juifs de langue grecque : ceux qui ont rédigés le Nouveau Testament.

L’idée de louanges ou de prières adressées par les anges à Dieu dans le ciel se retrouve dans différents textes Juifs anciens. On retrouve cela également dans les images de l’Apocalypse où les anges dans le ciel se joignent aux croyants de toutes les nations qui rendent gloire à Dieu (par exemple, Apocalypse 7.9-12). Si on y réfléchit un petit peu, on comprend facilement l’idée d’une « langue des anges » dans ce contexte. Dans quelle langue toutes les nations proclament-elles d’une seule voix : « le salut est à notre Dieu » (Ap 7.10) ? En hébreu ? En grec ? En français ? La solution la plus probable est d’imaginer une langue non-humaine à la fois incompréhensible et compréhensible par les peuples de toutes les nations. Une langue d’une autre nature que les langues humaines. C’est, à mon avis, une explication possible du parler en langues tel qu’il est présenté dans le Nouveau Testament.

Une « diversité de langues »

Il est difficile de trancher entre les différentes possibilités. Il est possible que les textes bibliques évoquent plusieurs types de « parler en langues » : le fait de parler dans une langue étrangère non apprise, et le fait de parler la langue des anges ou une langue non-humaine. Il me semble que le texte biblique nous permet de rester ouvert aux différentes possibilités. En 1 Corinthiens 12, Paul parle d’ailleurs du parler en langues comme d’une « diversité de langues » – on pourrait aussi traduire : « diverses sortes de langues » (1 Co 12.10, 28).

Certains pourraient regretter que le texte biblique ne donne pas une définition plus claire ou plus précise sur le parler en langues. C’est, à mon avis, le cas pour la plupart des « dons spirituels » que mentionne la Bible. Il est très difficile d’en donner une définition précise. Peut-être est-ce parce que ce qui est importe n’est pas tant de donner une définition exacte de chaque don spirituel. En 1 Corinthiens 12, Paul insiste sur la diversité des dons : « il y a diversité de dons, mais c’est le même Esprit » (1 Co 14.4). L’Esprit agit comme il veut.

Que tout se fasse pour l’édification !

Paul attire également notre attention sur l’utilité des dons et sur la manière dont nous les pratiquons. Nous ne sommes pas appelés à développer une fascination pour les dons, mais à en faire bon usage. C’est tout l’objet de l’exhortation d’1 Corinthiens 12 à 14.

« Que tout se fasse pour l’édification ! » nous est-il dit en 1 Corinthiens 14.26. En quoi les diverses sortes de langues servent-elles à cet objectif ?

  • Dans le cas d’un parler en langue étrangère, l’utilité serait principalement missionnaire, comme dans le récit d’Actes 2. Il est utile dans la croissance (numérique) de l’Eglise.
  • Dans le cas d’un parler en langues qui serait ensuite « interprété », il s’agit alors d’un don pouvant servir à encourager ou exhorter l’Eglise, à la manière d’un message prophétique.
  • Dans le cas du parler en langues, conçu comme une prière « par l’Esprit », le don est surtout une aide pour la prière. C’est, pour ma part, de cette manière que j’expérimente le parler en langues. Lorsque les mots me manquent, je me mets à prier en langues. Et je ressens intimement que, par ce biais, mon esprit continue à prier, par l’action du Saint-Esprit. Ce don m’est d’une grande aide dans ma vie spirituelle.

9 Responses

  1. NANOT Alexandre

    Merci pour cette étude Timothée, bien que je pencherai pour un parler en langue de type xenoglossien, je suis d’accord avec toi sur ton approche; et si aujourd’hui ce sujet est toujours cause de divergence dans les milieux évangéliques, les paroles de notre frère Paul résonnent encore : Philippiens 3:16 Seulement, au point où nous sommes parvenus, marchons d’un même pas.

  2. NISE Nadine

    Bonjour !

    Il y a quelques mois d’ici, je me suis sentie traversée par une puissance inexplicable.
    J’ai failli tomber en syncope, mais trouvant de quoi m’asseoir, cette force a parcouru tout mon être et ne suis pas tombée.
    J’en suis restée très impressionnée et me pose toujours la question : Pourquoi… pour quoi ???
    Je cherche toujours une réponse à cette intervention divine.
    Sagement, j’attends….
    Le parler en langues ne m’a pas été donné, mais il y a quelques années d’ici, assistant à une rencontre en église, je fus attristée
    de ne pas pouvoir parler en langues. Je suis sortie de l’assemblée, me retirant dans un jardin paisible, où rejointe par un groupe d’enfants, la réponse m’a été donnée par un de ces enfants : Dieu t’a donné l’AMOUR ! ce que j’ai toujours pratiqué en tant qu’enseignante et mère et que j’essaie de continuer à vivre au jour le jour, La paix et la joie de Dieu dans mon cœur.

  3. KOVOUNGBO MARIEN

    Merci Timothée, pour ta démarche sur ce sujet. J’apprécie beaucoup ta démarche. Sois béni

  4. Merci Timothée pour cette etude. Une fois de plus j apprecie votre approche. Pour la comprehension du parler en langue comme langue des anges j hesite.Je crois comprendre que nous n avons pas a nous adresser aux anges … Peut-etre serait-il aussi utile d aborder la question du parler en langue signe du baptême dans le SE. Marc Luthi

    • Merci pour les encouragements.
      Concernant l’hypothèse sur la langue des anges, il ne me semble pas qu’elle implique une communication avec les anges. L’idée est plutôt d’adresser des louanges à Dieu à la manière des anges dans le ciel.
      Bien fraternellement. Timothée

  5. Clair et très bien écrit. Merci Timothée.
    As-tu déjà traité du combat spirituel dans un de tes articles. Ce serait intéressant de te lire à ce sujet également.

    • Merci Kévin ! Non je n’ai encore jamais traité ce sujet, et je n’ai encore jamais pris le temps d’étudier la question. Donc, rien pour le moment… mais peut-être un jour !

  6. Je crois que vous avez oublié un versé important qui mentionne aussi le parler en langue, c’est dans Marc 16 : 17-18 : Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru: en mon nom, ils chasseront les démons; ils parleront de nouvelles langues; ils saisiront des serpents; s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal; ils imposeront les mains aux malades, et les malades, seront guéris.
    C’est Jésus lui-même qui a annoncé que le parler en langue est un miracles qui accompagneront ceux qui ont cru.

    • Bonjour.
      C’est volontairement que je n’ai pas inclus la référence à Marc 16.17-18. Ces versets ne figurent pas dans plusieurs anciens manuscrits de l’Evangile de Marc, ce qui fait dire à beaucoup de spécialistes, qu’ils ne font pas partie du texte original de l’Evangile de Marc, mais qu’ils ont été rajoutés plus tard par des chrétiens (probablement au deuxième siècle).
      Je préférais donc ne pas utiliser pour ma présentation des versets qui pourraient être contestés.

      Même si ce passage reprenait effectivement une parole de Jésus, il ne nous éclairerait pas davantage sur le débat :
      – L’aspect miraculeux du parler en langues est clairement affirmé par les récits des Actes (et surtout Actes 2). Au passage, votre traduction « voici les miracles » n’est pas littérale : le terme grec est « sèméion (signe) », d’où la traduction plus courante « voici les signes qui accompagneront… »
      – La mention du parler en langues comme d’un « signe » se retrouve en 1 Corinthiens 14.22 (et certainement aussi implicitement dans les récits des Actes).
      – L’expression « langues nouvelles » ne se retrouve pas en Actes, ni en 1 Corinthiens : toutefois, elle n’apporte pas d’éclairage sur le débat. La « nouveauté » des langues peut être comprise soit comme se référant à une langue étrangère non apprise (la langue est « nouvelle » pour celui qui la prononce), ou comme se référant à une langue non humaine.
      – Ce passage ne présente pas le parler en langues comme un signe systématique ou obligatoire chez le croyant. Sinon il faudrait dire la même chose en ce qui concerne les autres « signes » évoqués ici : tous les chrétiens ne sont pas appelés à « saisir des serpents dans leurs mains » ou à « boire un poison mortel sans que cela ne leur fasse rien ».

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