Interpréter l’Ecriture à la manière du Nouveau Testament : 3. Allégorie et typologie

Cet article s'insère dans la cadre de la série "Interpréter la Bible : Pourquoi et comment ?"

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Nous avons vu dans le précédent article que le Nouveau Testament tenait généralement compte du contexte d’origine lorsqu’il cite l’Ancien Testament. Toutefois, dans certains cas, le Nouveau Testament interprète un passage de l’Ancien Testament dans un sens qui, au premier abord, ne semble pas évident lorsqu’on lit le passage dans son contexte original.

Par exemple, en Matthieu 2.15, l’évangéliste explique la fuite des parents de Jésus en Egypte par une citation d’Osée 11.1 : « Cela arriva afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par l’entremise du prophète : D’Egypte j’ai appelé mon fils. ». En Osée 11.1, l’affirmation « d’Egypte j’ai appelé mon fils » n’est pas une prédiction, c’est un rappel de l’histoire d’Israël. Le fils est ici « Israël » : « Quand Israël était jeune, je l’aimais : d’Egypte j’ai appelé mon fils. » (Os 11.1).

Il s’agit d’un exemple parmi d’autres. Comment comprendre cette interprétation « non-littérale » de certains versets de l’Ancien Testament ?

Le Nouveau Testament fait-il une interprétation allégorique de l’Ancien Testament ?

Qu’est-ce que l’allégorie ?

L’allégorie est un procédé d’interprétation de l’Écriture qui a été largement employé par les exégètes juifs et chrétiens au cours des siècles : que ce soient Philon d’Alexandrie, les rabbins, les Pères de l’Eglise, les exégètes médiévaux, et même parfois les Réformateurs.

L’allégorie part du principe que, parce que le texte biblique est inspiré, il peut avoir plusieurs sens : un sens littéral et un sens « caché », ou « spirituel ». L’interprétation allégorique permet de mettre en évidence ce sens « caché » de l’Ecriture.

Ainsi, par exemple, certains Pères de l’Eglise vont dire que si Hérode a massacré les enfants en-dessous de 2 ans, et laissé vivre les enfants de 3 ans et plus, c’est pour signifier que ceux qui croient en la trinité seront sauvés[1]. Cyprien de Carthage (200-258) va dire que, lors de la crucifixion, le vêtement de Jésus n’a pas été déchiré (cf. Jn 19.24), car il représente l’Eglise qu’on ne peut pas diviser (De Unitate, §7). A la même époque, Origène va interpréter l’épisode du lavement des pieds des disciples par Jésus (Jean 13) d’une manière allégorique : ce geste indique l’importance de « l’enseignement ». Jésus purifie les disciples par « l’eau de sa parole » et lave ainsi « la poussière venue de la terre et des affaires du monde » (Commentaire sur Jean, XXXII, X, 111-132)[2].

La difficulté avec ce type d’interprétation, c’est que l’on peut faire dire à peu près n’importe quoi à l’Ecriture. Un prédicateur va, par exemple, dire que les 5 pierres choisies par David pour aller combattre Goliath représentent 5 armes particulières du chrétien ou 5 fruits de l’Esprit…

Le cas de Galates 4.21-28

Ceux qui défendent l’emploi de l’interprétation allégorique citent souvent le passage de Galates 4.21-28. Paul y explique qu’Agar, la servante d’Abraham, représente l’ancienne alliance conclue au Sinaï, et que ses enfants sont des enfants de l’esclavage. Alors que Sarah, la femme d’Abraham, représente la nouvelle alliance fondée sur la promesse. Celle-ci donne naissance à des enfants libres. Au verset 24, il utilise cette expression : « Il y a là une allégorie (verbe allègorein) ; car ces femmes sont deux alliances. » (Ga 4.24).

Paul emploie le terme « allégorie » mais s’agit-il pour autant d’une interprétation allégorique du même type que les exemples que j’ai mentionnés auparavant ?

Il n’est pas possible de faire une exégèse détaillée de ce passage de Galates 4. Toutefois, on remarquera que Paul base son interprétation sur des développements que l’on trouve au sein même de l’Ancien Testament. Le récit de la Genèse montre effectivement que la lignée issue de Sarah est celle qui bénéficie de l’élection divine et des promesses qui y sont associées. Alors que la naissance d’Ismaël par Agar est présentée comme une tentative humaine peu concluante en vue de réaliser par soi-même la promesse de la descendance faite à Abraham.

De plus, Paul en Galates 4 va citer Esaïe 54.1 pour montrer la bénédiction liée au fait que « la femme stérile » puisse engendrer. Or, le contexte d’Esaïe 54 est celui de la nouvelle alliance, et le chapitre précédent (Es 53) évoque clairement le serviteur souffrant. De plus, le chapitre 51 mentionne Sarah comme la mère des croyants (Es 51.2). Tous ces textes lus ensemble permettent d’envisager effectivement la lignée de Sarah comme liée à la réalisation des promesses de Dieu, en lien avec la venue du Messie, Jésus-Christ.

On peut donc en conclure que Paul tire son interprétation d’une lecture globale de l’Ancien Testament. Il s’agit d’une chaîne interprétative qui peut se défendre à partir du texte biblique, et non pas d’une allégorie qui interprèterait un élément du récit biblique complètement hors contexte.

Conclusion

De manière générale, on constate que le Nouveau Testament ne fait pas réellement usage de l’allégorie, à la manière de ce que feront les Pères de l’Eglise ou la littérature rabbinique. On ne trouve pas dans le Nouveau Testament des affirmations du type : les 5 cailloux de David représentent 5 armes spirituelles ; ou les murailles de Jéricho représentent les murs qui nous empêchent d’entrer dans les promesses de Dieu.

Le Nouveau Testament interprète certains éléments de l’Ancien Testament de manière typologique

Si l’interprétation allégorique n’est pas un procédé employé par les auteurs du Nouveau Testament, ceux-ci ont recours à l’interprétation typologique.

Qu’est-ce que la « typologie » ?

La typologie consiste à repérer dans un élément de l’Ancien Testament un « type » du Christ, de son œuvre ou de la vie chrétienne. Le terme « type » désigne ici la « préfiguration » de quelque chose ou de quelqu’un ; une sorte « d’ombre » des choses à venir.

Le terme grec tupos  est employé dans ce sens par Paul en 1 Corinthiens 10.6 : Paul explique que les événements liés à la sortie d’Egypte sont des « types » (terme traduit généralement par « exemples ») pour la vie du chrétien. En Romains 5.14, Paul dit également qu’Adam est le « type » du nouvel Adam, Jésus-Christ : si le premier Adam a fait entrer le péché dans le monde, le nouvel Adam apporte le salut.

Jésus lui-même adopte parfois une lecture typologique. En Jean 3.14-15, il compare sa future crucifixion à l’épisode du serpent d’airain construit par Moïse pour guérir des morsures de serpent envoyés par Dieu : « Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut, de même, que le Fils de l’homme soit élevé, 15pour que quiconque croit ait en lui la vie éternelle. ». Le serpent d’airain est ici le type – la préfiguration – de la crucifixion de Jésus.

L’exemple de Matthieu 2.15

Revenons à l’exemple introductif de Matthieu 2.15 dans lequel l’évangéliste explique la fuite des parents de Jésus en Egypte par une citation d’Osée 11.1.Si vous lisez attentivement les premiers chapitres de l’Evangile de Matthieu, vous vous rendrez compte que Matthieu présente Jésus comme le nouveau Moïse, voire même le nouvel Israël. Comme Moïse, Jésus survit à la mise à mort des nouveau-nés. Comme Israël, il passe par l’Egypte ou « traverse » le Jourdain (lors de son baptême). Jésus est tenté dans le désert pendant 40 jours. Comme Moïse, il présente sa « Loi » sur une montagne (le sermon sur la montagne). Ainsi, si Matthieu applique à Jésus la mention de la sortie d’Egypte en Osée 11, c’est bien parce que Jésus est présenté comme une sorte de nouvel Israël. Il s’agit d’une lecture typologique : Israël, présenté comme le « fils » bien-aimé de Dieu en Osée 11, préfigure le Christ.

Utiliser l’interprétation typologique aujourd’hui

Si le Nouveau Testament interprète typologiquement l’Ancien Testament, cette méthode d’interprétation est assez délicate à mettre en œuvre pour nous aujourd’hui. En effet, un risque serait d’interpréter typologiquement chaque détail du texte biblique au détriment du sens premier du texte.

Pour un bon usage de l’interprétation typologique, voici quelques recommandations :

  • Avant de passer à l’interprétation typologique, il convient de comprendre le texte dans son sens littéral et dans son contexte premier. L’interprétation typologique ne doit pas être un prétexte pour nous désintéresser du sens premier et historique d’un texte.
  • L’interprétation typologique est focalisée sur la personne et l’œuvre du Christ. C’est lui qui est la clé d’interprétation de toute l’Ecriture (cf. l’article sur « La centralité du Christ »). Par conséquent, l’interprétation typologique s’applique à l’Ancien Testament. Le Nouveau Testament ne préfigure pas Christ : elle le présente clairement ! La typologie devra donc essentiellement être employée en vue de discerner le Christ dans l’Ancien Testament.
  • La meilleure façon de ne pas créer une fausse typologie, c’est de se limiter aux cas où la Bible elle-même propose une lecture typologique d’un autre passage biblique. Si nous souhaitons pousser plus loin la lecture typologique, faisons-le prudemment en essayant de suivre les directions proposées par le texte biblique.
    • Par exemple : l’épître aux Hébreux propose une lecture typologique du tabernacle, des sacrifices ou du rôle du grand-prêtre. Jésus est présenté comme l’accomplissement de ces réalités. Une manière de développer cette lecture typologique serait de relire le Lévitique à la lumière de l’œuvre du Christ.
  • Le « type » est une image imparfaite et incomplète: si Adam est présenté par Paul comme le « type » de Jésus (le nouvel Adam), l’image est bien entendue limitée ! Ce n’est que comme « premier homme » qu’Adam est une préfiguration du Christ. Christ est bien différent d’Adam, notamment en ce qui concerne la résistance à la tentation ! L’interprétation typologique permet de souligner un point de contact entre deux réalités, mais pas l’identité parfaite entre ces deux réalités.
  • L’interprétation typologique ne doit pas être utilisée pour élaborer une doctrine. La doctrine doit d’abord s’élaborer à partir des passages clairs de l’Écriture. L’interprétation typologique (si elle n’est pas proposée par le texte biblique lui-même) peut servir à illustrer ces passages clairs.
[1] Cité par Valérie Duval-Poujol, 10 clés pour comprendre la Bible, op. cit., p.15.
[2] Cité par Corinne Egasse, Le lavement des pieds : Recherche sur une pratique négligée (Christianismes antiques), Genève : Labor et Fides, 2015, p. 220-221.
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2 Responses

  1. Bonjour Timothée,

    Et que penses-tu de 1 Co 9 : 9-10 ?
    N’est-ce pas une interprétation allégorique ?

    Il me semble que dans le contexte de la Loi, ce commandement concerne précisément le bien être des animaux et je doute que le législateur ait écrit ce texte en pensant au salaire des apôtres comme l’affirme Paul.

    Merci pour ta série en tout cas, je compte aussi aborder ce sujet prochainement sur mon blog 🙂

    • Bonjour David,
      [Je t’avais répondu il y a un moment, mais je ne sais pas pourquoi mon commentaire n’est pas apparu sur le site (et je n’en retrouve pas de copie nulle part !). Désolé pour ce contre-temps.]

      Concernant 1 Co 9.9-10, je pense au contraire que Paul fait une citation de Deutéronome 25.4 qui respecte bien le contexte de Deutéronome 24-25. En effet, ces chapitres évoquent les droits des êtres humains (notamment les droits des salariés ou des pauvres à la fin du ch. 24) et la courte affirmation de Deutéronome 25.4 concernant le « boeuf » apparaîtrait comme un « cheveu sur la soupe » si on devait la comprendre au sens littéral. Il est, à mon avis, plus conforme au contexte de Deutéronome 24-25 d’y voir une phrase de type « proverbiale » concernant les droits des êtres humains.

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