Interpréter l’Ecriture à la manière du Nouveau Testament : 2. L'importance du contexte

Cet article s'insère dans la cadre de la série "Interpréter la Bible : Pourquoi et comment ?"

Bible et lunettes

Nous poursuivons notre réflexion sur la méthode pour l’interprétation de la Bible. Dans le précédent article, nous avons vu que notre modèle était la manière dont le Nouveau Testament interprète l’Ancien Testament, et que la personne et l’œuvre de Jésus-Christ était une clé centrale pour cette interprétation.

On reproche parfois aux auteurs du Nouveau Testament de citer les Ecritures hors contexte et de faire dire au texte ce qu’il ne dit pas. Il est vrai qu’il existe certains cas difficiles qui seront évoqués dans un prochain article. Toutefois, au-delà de ces exceptions, le Nouveau Testament tient généralement compte du contexte du texte d’origine. Il n’est pas possible ici de le démontrer à partir d’une étude de l’ensemble des citations scripturaires dans le Nouveau Testament[1]. Je me contenterai d’un exemple qui me paraît particulièrement parlant : celui du récit de la tentation de Jésus en Matthieu 4.1-11.

Voici le texte, d’après la Nouvelle Bible Segond :

1Alors Jésus fut emmené par l’Esprit au désert, pour être mis à l’épreuve par le diable. 2Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. 3Le tentateur vint lui dire : Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. 4Il répondit : Il est écrit : L’être humain ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

5Le diable l’emmena dans la ville sainte, le plaça sur le haut du temple 6et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il donnera à ses anges des ordres à ton sujet, et ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre7Jésus lui dit : Il est aussi écrit : Tu ne provoqueras pas le Seigneur, ton Dieu.

8Le diable l’emmena encore sur une montagne très haute, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, 9et lui dit : Je te donnerai tout cela si tu tombes à mes pieds pour te prosterner devant moi. 10Jésus lui dit : Va-t’en, Satan ! Car il est écrit : C’est devant le Seigneur, ton Dieu, que tu te prosterneras, et c’est à lui seul que tu rendras un culte.

11Alors le diable le laissa, et des anges vinrent le servir.

Ce passage comprend 4 citations scripturaires : trois par Jésus en réponse au tentateur, et une par le diable pour tenter Jésus. L’utilisation de l’Écriture est donc au cœur de ce passage bien connu, puisque d’un côté, le diable utilise l’Écriture pour tenter Jésus ; et, de l’autre, Jésus résiste au tentateur en citant l’Écriture. Tout donne à penser que ce récit veut porter notre attention sur la manière dont les deux protagonistes citent l’Ancien Testament.

On sera frappé de ce que les 3 citations de Jésus correspondent particulièrement bien au contexte des passages d’origine. Elles sont toutes trois issues du Deutéronome, c’est-à-dire du discours de Moïse marquant la fin des 40 ans d’errance dans le désert après la sortie d’Egypte (voir Dt 1.1-5). Les premiers chapitres de l’Evangile de Matthieu laissent entrevoir de nombreux parallèles entre la vie de Jésus et les récits autour de l’Exode. Tout comme Israël a été éprouvé pendant 40 ans dans le désert, Jésus l’est pendant 40 jours.

La première citation (Mt 4.4) est tirée de Deutéronome 8.3 et, lue dans son contexte, elle illustre bien cette dimension :

« Tu te souviendras de tout le chemin que le SEIGNEUR, ton Dieu, t’a fait parcourir pendant ces quarante années dans le désert, afin de t’affliger et de te mettre à l’épreuve, pour savoir ce qu’il y avait dans ton cœur, pour voir si tu observerais ou non ses commandements. Il t’a donc affligé, il t’a fait souffrir de la faim et il t’a nourri de la manne que tu ne connaissais pas et que tes pères n’avaient pas connue, afin de t’apprendre que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche du SEIGNEUR (Septante[2] : de toute parole qui sort de la bouche de Dieu) » (Dt 8.2-3).

Dans le contexte du Deutéronome, l’affirmation « l’homme ne vivra pas de pain seulement… » est mise en rapport avec le temps de « mise à l’épreuve » expérimenté par le peuple dans le désert. Dieu a fait souffrir son peuple de la faim pour qu’il comprenne qu’il doit avant tout vivre de « tout ce qui sort de [sa] bouche ». La citation est donc tout à fait pertinente dans le contexte de Jésus qui « a faim » après 40 jours de jeûne dans le désert !

La deuxième citation de Jésus (Mt 4.7) correspond également à une histoire de faim ou de soif. Elle est tirée de Deutéronome 6.16 : « Vous ne mettrez pas à l’épreuve le SEIGNEUR votre Dieu (Septante : Tu ne mettras pas à l’épreuve…) comme vous l’avez fait à Massa »

Le texte du Deutéronome met en rapport l’interdiction de « la mise à l’épreuve de Dieu » avec l’épisode de Massa durant lequel le peuple se plaint de la soif et pousse Moïse à faire un miracle (voir Exode 17.1-7). Le contexte est donc très proche de celui de Jésus : il s’agit de ne pas mettre Dieu à l’épreuve en demandant un miracle pour satisfaire son propre besoin.

La troisième citation (Mt 4.10) provient de la même péricope que la précédente. Il s’agit d’une citation de Deutéronome 6.13.

Un mot, tout d’abord, sur les différences entre le texte de Matthieu et celui du Deutéronome :

Deutéronome 6.13a

C’est le Seigneur, ton Dieu, que tu craindras,

C’est lui            que tu serviras

Matthieu 4.10b

C’est le Seigneur, ton Dieu, que tu adoreras

et c’est lui seul que tu serviras

  • La citation des Evangiles (voir aussi Luc 4.8) traduit le verbe hébreu correspondant à « craindre » par le verbe grec correspondant à « adorer ». La traduction n’est pas littérale, mais elle est tout à fait légitime lorsqu’on lit le texte dans son contexte d’origine : « craindre le Seigneur » signifie ici « l’adorer » ou « le révérer ».
  • Le texte de Matthieu précise que c’est le « seul » que l’on doit servir. Cet ajout précise le sens de la phrase dans le contexte de Deutéronome 6 qui insiste sur l’importance de ne rendre un culte qu’au seul « Seigneur (hébreu : Yahvé) », et de ne pas se tourner vers « d’autres dieux » (verset suivant : Dt 6.14).

Ainsi, Matthieu 4.10 propose une citation non-littérale mais qui traduit très bien le sens du passage d’origine lu dans son contexte (une traduction à équivalence dynamique !). Cela montre bien que ce ne sont pas les « mots » de la Bible qui importent, mais bien le sens et le message véhiculés par ces mots dans leur contexte !

Tout comme la citation précédente, celle-ci est tirée de Deutéronome 6 qui est, dans la tradition juive, la confession de foi par excellence ! Quelques versets plus tôt, on trouve le fameux « Shema » : « Ecoute, Israël ! Le SEIGNEUR, notre Dieu, le SEIGNEUR est un. Tu aimeras le SEIGNEUR, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » (Dt 6.4-5). Le diable encourage Jésus à l’adorer. Celui-ci lui répond par un extrait d’un des passages les plus clairs sur l’unicité de Dieu, seul digne d’adoration ! A nouveau, Jésus cite l’Écriture en tenant compte de son contexte d’origine.

Qu’en est-il de la citation par Satan (Mt 4.6) ? Celui-ci cite Psaume 91.11-12 pour encourager Jésus à sauter dans le vide. Bien entendu, ceci est une lecture du Psaume 91 complètement hors contexte ! Celui-ci évoque la protection du fidèle par le Seigneur face aux dangers qu’il peut rencontrer ; ce n’est pas un encouragement à sauter d’une falaise sans parachute !

On remarquera que si le diable cite très littéralement Psaume 91.11-12, il supprime la fin du verset 11 qui permettrait de mieux comprendre le contexte d’origine :

Psaume 91.11-12

11Car il donnera des ordres à ses anges à ton sujet

pour te garder dans toutes tes voies ;

12ils te porteront sur leurs mains,

de peur que ton pied ne heurte une pierre.

Matthieu 4.6

Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet

 

et ils te porteront sur leurs mains,

de peur que ton pied ne heurte une pierre.

Le diable connaît l’Écriture mot pour mot, mais il la cite d’une manière qui lui permet de lui faire dire ce qui l’arrange.

Ce récit montre bien l’importance donnée au contexte d’un texte. Jésus ne cite pas l’Écriture hors contexte ; mais le diable le fait !  La force de Jésus dans la tentation ne réside pas de la connaissance de versets bibliques appris par cœur, mais dans la connaissance de ces versets dans leur contexte. Jésus interprète le texte dans son contexte !

Si cela est valable pour Jésus, cela est encore plus nécessaire pour nous. La prise en compte du contexte immédiat d’un verset biblique permet de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas.

De plus, les textes bibliques ont été rédigés il y a presque 2000 ans, pour les plus récents, et dans un contexte géographique qui n’est pas le nôtre. Pour bien les comprendre, il nous faudra apprendre à connaître le contexte historique et géographique dans lequel ils ont été écrits. Il nous faudra aussi comprendre les langues dans lesquelles la Bible a été rédigée afin de pouvoir traduire leur sens dans notre langue.

Le croyant aura donc tout intérêt à apprendre à utiliser les outils à sa disposition qui pourront l’aider à comprendre le texte biblique : bibles d’études, commentaires bibliques, introductions au monde de la Bible, études bibliques… Cela peut demander un certain investissement en temps et en argent, mais cet investissement en vaut la peine ! Il permettra de fonder sa vie et sa foi sur une base sûre et solide et de ne pas se laisser « ballotter par tout vent de doctrine » au fil de la navigation sur Internet !

Pour apprendre à étudier la Bible en tenant compte du contexte, vous pouvez télécharger gratuitement ce manuel de Craig Keener sur l’interprétation biblique (en français !) en vous rendant sur cette page.

[1] Pour cela, on pourra consulter le monumental ouvrage dirigé par Gregory K. Beale et Donald A. Carson (dirs.), Commentary on the New Testament Use of the Old Testament, Grand Rapids / Nottingham : Baker Academic / Apollos, 2007, xxviii+1239 p.
[2] La Septante est la traduction grecque de l’Ancien Testament généralement utilisée par les auteurs du Nouveau Testament lorsqu’il leur faut reproduire des citations bibliques en grec.
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