Qu’est-ce que l’interprétation ?

Cet article s'insère dans la cadre de la série "Interpréter la Bible : Pourquoi et comment ?"

Cette série d’articles est l'adaptation d'un cours donné lors d’une session Formapré (Formation de Responsables d’Eglise) sur « Comment étudier la Bible », les 27 et 28 novembre 2015 à Nogent-sur-Marne. 

Pour télécharger la série sous forme d’ebook (PDF), rendez-vous sur cette page.

Le livre des Actes nous raconte la rencontre surprenante entre l’évangéliste Philippe et un eunuque éthiopien (Ac 8.26-40). Celui-ci est assis sur son char, en train de lire le prophète Esaïe. Philippe l’interpelle alors par cette question : « Comprends-tu ce que tu lis ? » (Ac 8.30). L’eunuque éthiopien lui répond par la négative.

Pourquoi ne comprenait-il pas le texte biblique ? Peut-être à cause de la barrière de la langue, de la distance culturelle, ou simplement de la difficulté du texte d’Esaïe 53. Ou peut-être était-ce parce qu’il lui manquait l’éclairage du Saint-Esprit ?

Quelles qu’en soient les raisons, l’eunuque éthiopien ne comprenait pas le texte biblique. Il avait besoin d’explications. Philippe va alors lui expliquer ce passage d’Esaïe 53 en l’interprétant à la lumière de « la Bonne Nouvelle de Jésus ».

Ce petit exemple – il y en aurait bien d’autres – montre que le texte biblique a besoin d’être compris, autrement dit « interprété ». La question de l’interprétation – ou de l’herméneutique – se pose à quiconque souhaite comprendre le texte biblique.

A travers cette petite série d’articles, j’aimerais proposer une petite introduction à cette question importante : pourquoi faut-il interpréter le texte biblique ? Et surtout : comment faut-il l’interpréter ?

Qu’est-ce que l’interprétation ?

1. La difficulté de l’interprétation

Toute communication humaine implique une interprétation : alors même que vous êtes en train de me lire, vous êtes en train d’interpréter ce que j’ai écrit.

Bien entendu, une bonne partie de ce travail se fait inconsciemment : notre cerveau est une véritable machine à interpréter ! Mais ce travail d’interprétation est semé d’embuches.

Votre cerveau doit d’abord décoder les signes qui apparaissent sur votre écran et les interpréter comme des lettres, puis des mots et des phrases. En général, cela ne pose pas de problème. Mais, si je s’aime des photes d’or t’au graphe, ou que je laisssssee quelques fautes fautes de de frappe, l’interprétation se corse.

L’interprétation de mon discours peut être également un peu plus compliquée si mon langage est soutenu, et que j’emploie des mèmes à la syntaxe sophistiquée.

Certains mots ou certaines phrases peuvent également avoir divers sens et porter à confusion. Si j’écris : « j’en ai marre de ce cadre ! », vous ne pouvez pas savoir si je ne supporte plus le tableau affiché dans mon séjour ; si, en grand amateur de vélo (c’est un exemple imaginaire !), je suis agacé par mon cadre de vélo qui est trop lourd ; ou si je suis fâché après le supérieur (le cadre) de mon entreprise ; ou encore si je ne supporte pas les limites (le cadre) qu’on m’impose. Bien entendu, le contexte de mon discours aidera à comprendre ce que je veux dire.

Autre difficulté, si le français n’est pas votre langue maternelle, l’interprétation des mots que j’écris pourra vous poser de plus grosses difficultés.

Et si je me mettais à écrire en « vieux françois » comme Calvin, cela compliquerait encore la chose.

Une difficulté supplémentaire serait que je vienne d’une culture totalement différente de la vôtre et que je m’exprime en présupposant que vous connaissez les éléments de ma culture. Prenons l’exemple de la phrase suivante : « le retournement des morts n’a jamais lieu le mardi, car c’est « fady » de creuser la terre ce jour-là ». Les malgaches comprendront ce que j’ai écrit (du moins, j’espère !), mais probablement pas ceux qui n’ont aucune connaissance de la culture malgache.

Le texte biblique combine à peu près toutes ces difficultés : il a été écrit il y a deux ou trois mille ans, dans des langues qui ne sont pas les nôtres, dans une culture bien différente de la nôtre, par divers auteurs humains qui ont chacun leur propre style et niveau de langage.

L’interprétation est donc un aspect essentiel pour l’étude de la Bible. Comment bien interpréter le texte biblique pour ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas ? Cette question est d’autant plus importante qu’elle porte non pas sur n’importe quel texte, mais sur la Bible, c’est-à-dire la Parole de Dieu qui fait autorité pour la foi et la vie du chrétien.

2. Le cercle herméneutique

Depuis l’antiquité, la question de l’interprétation d’un discours a préoccupé les penseurs. Le philosophe grec Aristote lui-même nous a laissé un traité intitulé Peri hermeneias (Au sujet de l’interprétation). Toutefois, la réflexion philosophique sur l’interprétation a connu un fort renouveau dans la seconde moitié du XXe s. avec des philosophes comme l’allemand Hans Georg Gadamer ou le protestant français Paul Ricoeur, têtes de file d’un courant désigné comme celui de « la philosophie herméneutique ».

Ces philosophes ont montré comment l’interprétation est au cœur même de notre vécu. C’est en interprétant que nous construisons notre compréhension du monde et que nous développons notre réflexion. Je ne vais pas entrer plus dans les détails sur cette réflexion, d’autant plus que la philosophie est loin d’être ma spécialité !

Toutefois, j’aimerais m’arrêter sur un des aspects importants mis en évidence par la réflexion sur l’herméneutique, ce qu’on appelle le cercle herméneutique[1].

cercle herméneutique

La réflexion moderne (ou postmoderne) sur l’herméneutique a mise en lumière l’importance de nos présupposés ou de notre vision du monde sur l’interprétation d’un texte. Nous n’arrivons jamais neutre face à un passage biblique : nous l’abordons avec un certain nombre de connaissances, avec certaines facultés pour la lecture, avec aussi un vécu particulier ou un arrière-plan ecclésial particulier. Tous ces éléments vont influencer notre interprétation du texte : nous allons les « projeter » sur le texte. II est donc important d’en être conscient.

Par exemple, si j’ai un vécu marqué par de nombreux problèmes de santé, je vais avoir un regard différent sur les textes qui parlent de la maladie ou la guérison que si j’ai toujours vécu en bonne santé. Autre exemple : si je viens d’un milieu pentecôtiste, je ne lirai pas de la même manière les textes sur la Pentecôte que si je viens d’un milieu non-charismatique.

Prendre conscience de nos présupposés nous permet d’être plus lucides dans notre compréhension ou notre interprétation du texte biblique. Nous aurons ainsi plus de facilités à laisser le texte nous interpeller et nous bousculer. Car si nos présupposés influencent notre interprétation du texte, cette interprétation du texte va aussi influencer notre « perception » de la réalité. Lorsque je lis la Bible en la laissant me remettre en question, je ne vois plus les choses de la manière : j’évolue dans ma conception du monde, dans ma compréhension de mes relations, et surtout dans ma relation à Dieu.

Mais le processus ne s’arrête pas là : il s’agit d’un « cercle herméneutique », c’est-à-dire d’un processus cyclique, d’un aller-retour constant. En effet, si le texte modifie ma vision du monde, lorsque je retourne vers le texte biblique, mes présupposés ont évolué, et cela influence ma compréhension du texte. Cette nouvelle compréhension me permet d’évoluer dans ma vision du monde, et de re-re-lire à nouveau le texte différemment…. Et ainsi de suite ! C’est peut-être pour cela que l’on peut passer sa vie à lire et relire la Bible en faisant toujours de nouvelles découvertes et en étant sans cesse interpellés par de nouveaux éléments. Cela est d’autant plus vrai que la Bible n’est pas un livre comme les autres : il s’agit de la Parole de Dieu !

Tout en étant conscient de la valeur du cercle herméneutique, il ne faudrait toutefois pas en conclure que toute lecture du texte biblique est subjective et que chacun, selon son vécu, peut y trouver son propre sens. Certaines approches actuelles ont cette tendance à dire qu’il n’y a pas une bonne ou une mauvaise interprétation : à chacun sa lecture ! Lorsque Moïse, David, Paul ou Pierre ont écrit, ils avaient bien un sens particulier en tête. Ils n’ont pas juste aligné des mots au hasard pour que chacun puisse y mettre le sens qu’il veut, sous l’inspiration du Saint-Esprit.

L’intérêt de l’approche herméneutique moderne est qu’elle attire l’attention sur l’importance de nos présupposés dans notre interprétation. L’objectif n’est pas de laisser ces présupposés influencer librement notre interprétation. C’est plutôt l’inverse : si nous arrivons à prendre conscience de nos présupposés, nous devrions pouvoir mieux les mettre de côté pour discerner le sens « objectif » de la Parole de Dieu.

3. L’herméneutique biblique

L’herméneutique biblique est généralement divisée en deux étapes : l’exégèse et l’actualisation du texte. J’y rajouterai une étape intermédiaire.

démarche herméneutique

 

L’exégèse consiste en une étude minutieuse du texte biblique pour essayer d’en comprendre le sens original. Au cours de cette première étape, je ne me préoccupe pas de ce que le texte me dit « à moi », mais de ce qu’il disait à ses premiers destinataires. Je vais donc m’intéresser aux mots du texte original, à son contexte historique ou culturel, etc.

Une fois le texte compris, l’objectif est de pouvoir repérer un ou plusieurs principes universels et atemporels que l’on peut déduire du texte biblique. Si je comprends bien le texte dans son contexte d’origine, je pourrais repérer ce qui est valable au-delà de ce contexte : le principe du texte[2].

Une fois ce principe mis en lumière, je pourrais ensuite réfléchir à l’application de ce texte dans mon contexte actuel. C’est là l’objectif de l’interprétation biblique ! Le but de l’étude de la Bible n’est pas de devenir un expert du Proche-Orient ancien ou du grec biblique ; l’objectif c’est de pouvoir appliquer la Parole de Dieu de manière juste et pertinente dans notre contexte et dans ma vie.

Le prochain article abordera la question du « pourquoi » de l’interprétation du texte biblique : si la Bible est la Parole de Dieu, peut-elle être « interprétée » ? N’est-elle pas suffisamment claire ? Le Saint-Esprit ne suffit-il pas pour la comprendre ?

 

[1] Sur le sujet, voir Valérie Duval-Poujol, 10 clés pour comprendre la Bible, Paris : Empreinte temps présent, 2011, p. 11.

[2] Je m’inspire ici largement de ce que Valérie Duval-Poujol présente comme « l’approche principielle » dans son ouvrage 10 clés pour comprendre la Bible (voir surtout le ch. 8, p. 99ss ; accessible en ligne en cliquant ici).

Pourquoi a-t-on besoin d’interpréter la Bible ? >>

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